Des albums  particulièrement déstabilisants pour les adultes

Les albums sans texte sont souvent source de questions dans mes formations. Quand je demande aux stagiaires de choisir parmi un fonds de livre, les albums tout en images sont souvent écartés, et quand ils sont choisis c’est toujours avec une réserve: « Oui, il est bien, mais qu’est-ce que je dois en faire? »

Parfois, c’est quand on parle des expériences de terrain que le sujet arrive dans la discussion: « Un enfant m’a tendu un livre, mais il n’y avait pas de texte, j’étais perdu ». Ou encore « J’ai trouvé dans un placard de la crèche quelques jolis livres, mais comme ils n’ont pas de texte, personne ne les utilise. »

Alors, difficiles à utiliser, les albums sans texte?

Voilà quelques pistes qui, je l’espère, vous donneront envie d’explorer ces livres avec les enfants.

Lire sans lire, comme c’est étrange…

Tout d’abord, pour ne pas se laisser impressionner par ce type d’ouvrage, je ne saurais trop vous conseiller d’aller dans la bibliothèque la plus proche, pour voir un peu de quoi il retourne. Vous trouverez des imagiers et des livres qui racontent des histoires.

C’est plus généralement ces derniers qui posent problème (mais nous aborderons aussi les imagiers)

Je ne vais pas vous proposer un mode d’emplois, une marche à suivre que vous n’ayez plus qu’à appliquer pour régler les difficultés que l’on rencontre avec ces livres. Juste quelques pistes qui, je l’espère, vous donneront envie de vous lancer.

Tout d’abord, quand un enfant choisit, parmi le fonds que je met à sa disposition, un album sans texte, je le préviens: « Ah, celui là il n’y a pas de mots écrits, juste des images, mais on peut les regarder ensemble ».
Parfois les enfants ferment aussitôt le livre, mais ce n’est pas si fréquent que ça.

Les imagiers

sauvages album sans texte

Quand il s’agit d’un imagier, la tentation est grande de pointer les images pour les nommer. Pourquoi pas, c’est une pratique qui généralement convient aux enfants. Ça peut être l’occasion d’enrichir son lexique.

Mais gardons en tête qu’il s’agit toujours d’interpréter une image. Nous n’avons pas affaire, par exemple, à un zèbre mais à une représentation d’un zèbre, dès lors, plusieurs versions sont possible. On peut prendre quelques précautions de langage (dire par exemple « Moi je vois un zèbre » ou « Ça ressemble à un zèbre » plutôt que d’affirmer « C’est un zèbre »). Et bien sûr, il ne s’agit pas d’invalider la parole de l’enfant (éviter par exemple de lui dire « Mais non c’est pas un cheval, c’est un zèbre » mais plutôt « ah, tu trouver que ça ressemble à un cheval? Moi je voyais plutôt un zèbre »). Puisque l’auteur n’a pas jugé utile de mettre un mot écrit, il nous invite explicitement à laisser notre imagination fonctionner.

ceci est une représentation de pipe

On peut aussi se laisser guider par l’enfant, qui va peut-être préférer mettre les objets en relations les uns avec les autres. On est parfois surpris de la pertinence de leur lecture. Par exemple, avec l’album « Des couleurs et des choses », de Tana Hoban, certains peuvent s’amuser à repérer sur chaque double page l’élément qui se mange, ou chercher l’intrus, qui n’est pas de la même couleur que les autres.

des couleurs et des choses intérieur

Quoi qu’il en soit, la lecture offerte pour le plaisir de l’enfant ne saurait s’accommoder d’une petite interrogation orale: il est préférable d’éviter les sempiternels « C’est quoi ça? » qui risquent de mettre l’enfant en échec inutilement. Surtout assortis d’un « C’est de quelle couleur? Il fait quel bruit le chien? »

Laissons ces apprentissages formels à l’école, et gageons que les enfants feront une multitude d’apprentissages informels qui leur seront tout aussi utiles dans ces moments de lecture.

Et quand l’album sans texte est un récit ?

De nombreux albums sans texte racontent des histoires.

Il est toujours préférable de connaitre un livre avant de le proposer à un enfant.

Nous connaissons alors la trame de l’histoire, on sait quels sont les éléments de l’image qui nous donnent le plus d’indices sur ce qui se passe, ceux qui prendront leur sens dans les pages suivantes. Cela nous apporte, à nous adulte, un confort supplémentaire, dans le partage de l’album. Mais il n’est pas indispensable de donner toutes ces clés de lecture à l’enfant.

Une fois de plus, leurs capacités de lecture de l’image sont impressionnantes et, là où on a peur qu’ils passent à côté d’un élément important c’est souvent eux qui nous montrent un détail qui nous avait échappé.

On peut donc s’autoriser le silence : on tourne les pages, en observant les réactions de l’enfant pour savoir à quel moment on peut passer à la suivante. Ces « lectures » silencieuses sont souvent appréciées des enfants. Attention, ce n’est pas parce qu’on ne dit rien qu’on est inutile: si on laisse l’enfant seul avec l’album sans texte, il n’est pas rare qu’il s’en désintéresse. Ce qui fait son plaisir, c’est de regarder avec nous, même sans parler.

Certains enfants sont de grands bavards. Ce sont alors eux qui mènent la danse. On les suit dans leurs chemins de lecture et on accepte qu’ils prennent des chemins de traverse. Parfois leur lecture est très éloignée de celle qui s’est imposée à nous. Comme cet enfant qui, à la lecture de « Trois chats », ne s’intéresse qu’à la couleur des yeux des félins à chaque page.

trois chats album sans texte

Cela nous demande à nous, adultes, d’accepter de ne plus avoir la maîtrise de la situation, on lâche prise et on se laisse emporter. C’est sans doute là le plus difficile. Une fois qu’on a admis qu’on n’était pas tout puissant et que notre interprétation de l’histoire n’est pas la seule possible, on peut redécouvrir l’album sous un jour nouveau à chaque lecture.

Certains enfants ont pourtant du mal à entrer dans un album sans texte

Mais les mouflets ne sont pas toujours prompts à laisser filer ainsi leur imagination. Comme nous, ils sont déstabilisés et ne savent pas quoi penser de ce drôle de livre qui ne dit rien.

Il peut alors être utile de lui donner quelques clés de lecture, un mini mode d’emploi, proposé et pas imposé.

Dans ses grands albums sur les saisons, l’autrice Rautraut Susanne Berner nous donne quelques indices sur la quatrième de couverture. Elle y nomme certains personnages récurrents, ouvre des pistes de lecture. On peut en choisir quelques un qui donneront un fil conducteur au récit. Souvent, les enfants qui connaissent déjà ces albums en trouvent eux-même de nouveaux (ils suivent par exemple la vie des chats, ou repèrent les différents engins qui se promènent dans le village, ou encore s’intéressent particulièrement aux aventures d’un personnage).

 

J’aime énormément ces albums parce qu’ils sont très polyphoniques, ils recèlent tant d’histoires différentes qu’on peut les regarder très longuement sans en avoir épuisé les possibilités.

 

Les clés de lecture ne sont pas toujours aussi explicites, à nous alors de les énoncer aux enfants si on a le sentiment qu’ils en ont besoin.

Par exemple, à la lecture de « Ouh là là! »  il m’est arrivé de donner quelques pistes à l’oral (comme « Tiens, ce personnage me rappelle quelqu’un » ou, plus simplement et qui marche toujours « Je me demande ce qu’il va se passer ensuite, on tourne la page pour le savoir? »).
Il s’agit juste de doser la quantité d’information qu’on donne pour ne pas nuire à l’imagination du petit lecteur.

Et en lecture collective?

C’est souvent là que les albums sans texte sont les plus difficiles à médiatiser.

Dans ma pratique professionnelle, je privilégie toujours la lecture individualisée, même au sein d’un groupe (j’essaierai d’y revenir dans un prochain article). Pour tout dire, je trouve que la lecture collective met souvent les professionnels en difficulté. C’est le cas avec les sans texte notamment.

Pour autant, il serait dommage de bannir ces albums des fonds d’album de nos crèches et autres structures petite enfance.

Il est beaucoup plus difficile de laisser aux enfants la maitrise de la lecture quand ils sont en groupe. Si en feuilletant « Le rendez-vous de Monsieur chat » le petit Jean-Tartempion veut nous raconter ses vacances à la plage pourquoi pas. mais si on est en groupe, ça va rapidement poser un problème, surtout si pendant ce temps un autre enfant veut nous parler de son chat alors qu’un troisième voudrait savourer l’histoire en silence.

L’adulte est alors contraint d’imposer certaines consignes. Soit, personne ne parle, soit c’est chacun son tour. Pour le rythme de lecture également il faudra bien qu’il soit imposé par le professionnel. Même si untel resterait bien encore un peu à explorer une page, quand on sent que le groupe se disperse, il faut bien passer à la suivante.

Il est essentiel d’être très à l’écoute du groupe pour que la lecture se déroule bien (idéalement, on devrait toujours être très à l’écoute du groupe, mais je connais les contraintes qui pèsent sur les professionnels de la petite enfance et je sais que, parfois, on est un peu moins attentif).

Des pratiques à inventer ensemble

J’ai pu observer dans des crèches des lectures collectives d’album sans texte particulièrement riches et agréables pour tout le monde. C’est généralement quand la pratique s’est affinée au fil des lectures, en s’ajustant au mieux au groupe d’enfant et qu’elle est devenue ritualisée.

Dans une crèche par exemple, l’éducatrice de jeunes enfants avait pour habitude de proposer un album sans texte à un petit groupe d’enfants volontaire, en fin d’après-midi, quand les parents se font attendre. Elle tournait les pages sans un mot et ce moment de silence était très apprécié par tous, y comprit ceux qui, pendant ce temps étaient en jeu libre dans la même pièce et qui ne manquaient pas de parler moins fort.

Ailleurs, c’est la lecture de « La vague » qui est devenu un rituel avant la sieste, accompagnée d’un CD de bruits de mer.

Dans une halte-garderie c’est les imagiers et autres bestiaires qui étaient plébiscités. L’auxiliaire tournait les pages sans rien dire mais les enfants avaient pris l’habitude de clamer le nom de l’objet ou animal présenté, tous ensemble, dans une joyeuse cacophonie (au moment du regroupement du matin, il ne s’agissait pas là, vous l’aurez compris, d’un moment de retour au calme).

Toutes ces pratiques singulières peuvent être source d’inspiration, sans parler de les reproduire à l’identique elles peuvent donner des idées et vous permettre d’inventer celle qui vous convient le mieux, qui sera sans doute coconstruite avec les enfants.

Voilà, j’espère que cet article vous aidera et surtout vous donnera envie d’explorer la richesse des albums sans texte, n’hésitez pas à me faire part de vos idées ou en commentaire.

 

Pour ceux qui veulent aller plus loin, il y a un article sur les albums sans texte sur le blog de Sophie Van der Linden.