La fourmi et le loup, Jeanne Ashbé, Pastel, 13€50

Avec un loup énorme et une fourmi minuscule, l’image de couverture annonce déjà un jeu sur l’échelle et les points de vue que l’on va trouver à l’intérieur. Le texte poursuit sur cette voie: nous suivons une toute petite petite petite fourmi qui s’est aventurée sur la grande grande grande table d’une maison isolée dans la forêt.

Le focus sur la fourmi implique nécessairement une adaptation de l’échelle: De la table on ne voit qu’un angle et un des pieds. Déjà le hors champ prend une grande place dans le récit. La fourmi escalade un « grand grand grand petit pot ». Certes il est gigantesque pour la fourmi, mais l’auteure ne saurait omettre de préciser qu’il est tout de même petit, ce qui semble faire partie intégrante de sa dénomination. Dénomination qui ne sera complète que lorsqu’on aura tourné la page et découvert qu’il s’agit d’un petit pot de beurre. Moins emblématique que la chevillette qui va choir quelque pages plus tard, ce petit pot là nous suffit à identifier dans quel monde nous sommes transportés.

Les lecteurs qui connaissent le conte du petit chaperon rouge (et ils sont nombreux, même chez les plus jeunes) vont immédiatement se remémorer l’histoire connue, se la raconter avec leur propre voix intérieure. Mais ce n’est pas cette histoire là que nous raconte Jeanne Ashbé. Elle nous raconte comment une petite fourmi, emportée par mégarde dans un panier, va interpréter les sons qui l’entourent et les quelques images qu’elle peut percevoir malgré sa petite taille. Et son interprétation est bien éloignée de ce que l’on connaît de l’histoire.

Cette utilisation du hors champ, de la référence qui permet une double lecture, cette connivence qui est instaurée entre le lecteur et l’auteur sont à mes yeux remarquables. Pour tout dire, je ne suis pas loin de penser que cet album est le meilleur, le plus aboutit, de toute l’œuvre de Jeanne Ashbé, autrice pourtant prolixe.

Nous sommes sans cesse tiraillés entre ce que perçoit la fourmi (« de joyeuses exclamations ») et ce que nous savons de l’histoire (le petit chaperon rouge ne va pas tarder à se faire dévorer). Parfois c’est l’image qui vient contredire totalement le texte, quand la fourmi évoque « les bruits d’une vie sans histoire » alors qu’à l’avant plan, le loup, sombre à l’exception de ses dents blanches et de sa langue rouge, dort pour digérer ses proies. Ce double récit est à la fois inquiétant et savoureux, drôle même parfois. Il replace sans cesse le lecteur en sujet, qui doit penser l’histoire et prendre de la distance par rapport au personnage principal (qui n’en est pas véritablement le héros).

Une très grande réussite que cet album qui donne du grain à moudre aux enfants qui l’écoutent (et aux adultes aussi d’ailleurs).

Un album apprécié aussi chez Sophie.